Imprimer cette page
lundi, 01 février 2016 11:38

Entre la passion et la folie...

Écrit par
Évaluer cet élément
(0 Votes)

La carrière de l’escrimeur Maxime Brinck-Croteau n’allait nulle part. Jusqu’à ce qu’il s’expatrie seul en Chine pour quatre ans, afin d’y jouer son va-tout. Aujourd’hui vice-champion panaméricain, il est en bonne voie de se qualifier pour les Jeux olympiques de Rio.

Maxime Brinck-Croteau avait toutes les bonnes raisons d’abandonner l’escrime. À 25 ans, sa carrière ne décollait pas. Ancien espoir junior, il ne parvenait pas à percer le programme haute performance de l’équipe canadienne sénior. Miné par le doute, il ne voyait pas comment s’en sortir.

« Pour moi, la marche a été énorme entre les catégories cadet/junior et sénior, raconte-t-il. J’ai eu des problèmes techniques, physiques et psychologiques. J’étais toujours en mode contre-performance. À l’entraînement, je battais tout le monde. Quand j’arrivais en compétition, je perdais. »

À la même période, il a décroché un baccalauréat en génie informatique à l’Université du Québec en Outaouais. La société de télécommunication où il a fait son stage venait de l’embaucher comme consultant à temps plein.

Mais l’escrime, qu’il pratiquait depuis l’âge de 10 ans au club Masque de fer de Gatineau, lui tenait trop à cœur. Une offre inattendue a tout changé : partir s’entraîner en Chine. Brinck-Croteau a sauté à pieds joints dans le projet.

Cinq ans plus tard, dans un hôtel de Toronto, l’épéiste de 29 ans prend la mesure de son coup de dés en racontant son aventure à des médias venus rencontrer quelques-uns des espoirs canadiens pour les prochains Jeux olympiques de Rio de Janeiro.

« Il n’y a pas grand monde assez passionné ou stupide pour tout abandonner, déménager à l’autre bout du monde et go ! go ! je suis capable, lance-t-il. La ligne est vraiment mince entre la passion et la folie... »

***

Brinck-Croteau se souvient très bien de son « audition » au club Vango de Pékin, où il est débarqué à la fin de 2010. Un collègue torontois l’avait mis en contact avec le propriétaire, un Canadien d’origine chinoise tombé amoureux de l’escrime lors des JO de 2008. Mi-homme d’affaires, mi-mécène, ce dernier recherchait des escrimeurs blancs pour donner un vernis de prestige à son club et ainsi attirer de nouveaux membres.

« Pour les parents en Chine, un entraîneur blanc est beaucoup plus exotique qu’un champion du monde chinois. »

— Maxime Brinck-Croteau

Après avoir échangé quelques mots avec celui qu’il appelle simplement M. Vango, celui-ci lui a proposé de tirer avec des entraîneurs de la place. Encore épuisé par le long vol, Brinck-Croteau en a pris pour son rhume contre l’un d’entre eux, persuadé qu’on le renverrait dans son pays sur-le-champ. Il a su après qu’il se mesurait à un ex-champion mondial... « Ils m’ont dit : si tu es ici pour quatre ans, il y a moyen de faire quelque chose avec toi. »

Xiao Jian, directeur technique de Vango et entraîneur-chef de l’épée masculine chinoise, a pris le Québécois sous son aile. Au fil des mois, les deux ont développé une langue de communication, un mélange de mandarin et d’anglais rudimentaires incompréhensible pour le non-initié.

Brinck-Croteau a pu s’entraîner à temps plein avec quantité de tireurs d’une rare qualité technique et physique. Le club Vango de Pékin compte plus de 10 000 membres.

« En Chine, le niveau est tellement fort. Ce sont des athlètes professionnels. Ils font ça depuis qu’ils ont 10 ou 15 ans. Ils s’entraînent 40 heures par semaine, toujours, depuis tout le temps. Ils n’ont rien d’autre. Pour eux, ce n’est pas une passion. C’est une job, clock in, clock out, tu fais ton quart et tu t’en vas chez vous. »

Vango a pris de l’expansion et ouvert des gymnases dans une demi-douzaine de villes. Pendant quatre ans, Brinck-Croteau a suivi Xiao Jian à Foshan, Guangzhou et Shenzhen, où il donnait aussi des leçons aux jeunes. Durant les six derniers mois de son séjour, il a accompagné l’équipe d’épée chinoise sur le circuit de la Coupe du monde comme homme à tout faire.

Il vivait et mangeait de l’escrime. « J’ai eu des doutes comme tout le monde, mais je m’étais engagé auprès du patron et de l’entraîneur et j’ai tenu parole, peu importe les difficultés. »

***

Brinck-Croteau est rentré au Canada à l’été 2014. Il s’est installé à Markham, en banlieue de Toronto, où Vango a ouvert son premier club à l’extérieur de la Chine. Il s’y entraîne et y travaille. Xiao Jian vient tout juste de le rejoindre avec sa famille, après un long processus d’immigration.

Transformé par son expérience asiatique, l’escrimeur québécois n’est plus le même en compétition. En plus de son bagage technique et physique acquis à l’étranger, il a conservé le goût du jeu propre aux tireurs canadiens, souligne-t-il.

En mars 2015, il a décroché son meilleur résultat en Coupe du monde, atteignant le tableau des 64 à Budapest. Il s’est qualifié pour les championnats panaméricains, qui se déroulaient un mois plus tard au Chili. Il y a connu le tournoi de sa vie, causant une surprise énorme en se rendant à la finale, où il s’est incliné devant le champion olympique, le Vénézuélien Rubén Limardo.

Ce jour-là, Maxime Brinck-Croteau a frappé le gros lot dans la course pour les JO. Les points amassés lui permettent aujourd’hui d’occuper le 40e rang mondial – il était 736e en 2013-2014 ! – et surtout le deuxième rang continental.

À moins de prestations spectaculaires de deux ou trois rivaux directs lors des deux dernières compétitions comptant pour la sélection, il se qualifiera pour Rio. « J’ai toujours su que j’avais le potentiel. Il fallait juste tout donner et voir où ça allait me mener. » Et ne jamais abandonner.

Reconstruction

Déjà mal en point, la Fédération canadienne d’escrime a perdu tout son financement d’À nous le podium après les Jeux olympiques de Londres. Un trou de 2 272 700 $ pour le cycle de quatre ans. Dans les circonstances, la nouvelle direction visait la qualification de cinq athlètes pour Rio 2016, soit le même nombre qu’il y a quatre ans. Or, si le processus se terminait aujourd’hui, huit escrimeurs canadiens obtiendraient leur laissez-passer, avec une neuvième qui cogne à la porte. « C’est assez positif, mais on affiche un optimisme prudent », indique la directrice générale Caroline Sharp, ancienne de Volleyball Canada et du Comité olympique canadien. La taille de l’équipe canadienne d’escrime à Rio dépendra beaucoup de la qualification de l’équipe de fleuret masculin, qui détient une mince priorité sur le Brésil. Maximilien Van Haaster est pratiquement certain de sa sélection sur le plan individuel, mais Anthony Prymack, l’olympien Étienne Lalonde Turbide et Eli Schenko pourraient l’accompagner. Leonora MacKinnon (épée féminine), qui vient de battre la première mondiale, Eleonora Harvey (fleuret féminin), septième à la dernière Coupe du monde, et le sabreur montréalais Joseph Polossifakis sont bien positionnés. Gabriella Page, jeune sabreuse de Blainville, est aussi dans la course. « On a eu de bons résultats de jeunes athlètes qui étaient juniors quand j’ai commencé, souligne Caroline Sharp. Il y en a d’autres très bons derrière pour les Jeux de 2020 et 2024, en particulier à l’épée et au fleuret féminins. »

— Simon Drouin, La Presse

Lu 1069 fois Dernière modification le jeudi, 24 mars 2016 12:03
Connectez-vous pour commenter